Hier comme aujourd’hui, l’homme fait l’expérience et prend conscience de sa capacité à aller toujours plus loin par sa puissance technique, sa réussite dans plusieurs domaines de la vie. « Ces « progrès […] ne permettent pas seulement à l’homme de mieux se connaître, mais lui fournissent aussi le moyen d’exercer une influence directe sur la vie des sociétés, par l’emploi de techniques appropriées » (GS 5). Cette capacité de l’homme correspond au désir de son créateur qui l’a créé à son image et à sa ressemblance (Cf. Gn 1, 26). Dieu lui confère cette intelligence comme une participation à la sienne. L’intelligence signifie un pouvoir qui permet à l’homme de connaître les choses matérielles, de dépasser les phénomènes, de trouver une vérité toujours plus profonde. Les différents progrès au cours de l’histoire de l’humanité montrent que l’intelligence est un des aspects les plus hauts de l’image de Dieu et un jaillissement divin du cœur de l’homme. Nous ne pouvons que rendre grâce pour le génie humain qui ne cesse de mettre sa capacité au service de l’humanité. Cependant, il nous faut nous rappeler que tous les progrès doivent être au service de l’homme et non l’inverse. Pour cela, l’homme, cet être intelligent, doit savoir poser des limites.
Dans un articleparu le 30 juin 2025, Aleteia nous a invités à réfléchir sur la nouveauté que l’intelligence artificielle (IA) apporte dans nos vies. Elle apporte un gain de temps considérable en nous proposant des résultats très rapides. Cette rapidité dépasse toute capacité humaine. Et cela séduit beaucoup. Avec des consignes précises, l’IA est capable de fournir des informations rapides sur des lieux, des personnages, de rédiger des dissertations et bien d’autres demandes encore. Je reprends les deux questions qui ont été posées dans cet article pour nous inviter à réfléchir. Est-ce anodin de grandir avec ces béquilles virtuelles ? Quels peuvent être leurs impacts sur nos cerveaux, en particulier sur des cerveaux en construction ?
Ces deux questions méritent toute notre attention. Car nous pouvons, inconsciemment, déléguer notre capacité à ces béquilles virtuelles. En effet, il peut être tentant de céder notre capacité de réflexion à une machine qui est capable d’aller plus vite que nous. Il ne s’agit pas ici de dire qu’il ne faut pas se servir des moyens qui sont mis à notre disposition. Il s’agit de préférence de discerner que faire et comment.
Laisser l’intelligence artificielle prendre notre place peut avoir de graves conséquences sur nos cerveaux. Dans ce même article, Aleteia fait mention d’une recherche américaine sur cette question. Cette recherche révèle une baisse moyenne de 55% de l’activité du cerveau chez ceux qui utilisent une IA, particulièrement dans les zones associées à l’attention, la mémoire et à la résolution des problèmes. Dans ce cas précis, l’intelligence artificielle endort une grande partie de l’intelligence naturelle, ce don que Dieu nous fait. Il est donc de notre devoir de prendre soin de ce don précieux.
Comme je l’ai déjà rappelé, il ne s’agit pas de mettre au placard cet instrument qui peut être une aide très précieuse, mais de l’utiliser avec discernement. Dans un article de la Lettre de Saint-Jacques du mois d’octobre dernier, un séminariste de Saint-Jacques nous a montré que l’intelligence artificielle peut être au service de la mission d’évangélisation de l’Église. Il a montré tous les bienfaits de cet instrument, mais également le danger si nous ne posons pas un juste discernement. Il est important de nous rappeler que « tout sur terre doit être ordonné à l’homme comme à son centre et à son sommet » (GS 12), sinon nous risquons de construire des veaux d’or qui deviennent des idoles.
L’Église s’intéresse à tout ce qui touche l’homme. C’est pourquoi elle a pris la parole à plusieurs reprises sur l’IA qui est omniprésente dans la vie de nos contemporains. Le pape Léon XIV, expliquant les raison du choix de son nom, affirme que, comme sous le pontificat du pape Léon XIII avec son encyclique Rerum Novarum qui a abordé la question sociale dans le contexte de la première grande révolution industrielle, aujourd’hui l’Église offre à tous son héritage de doctrine sociale pour répondre à une autre révolution industrielle et aux développements de l’intelligence artificielle, qui posent de nouveaux défis pour la défense de la dignité humaine, de la justice et du travail.
Le 19 février dernier, le pape a rencontré les prêtres du diocèse de Rome. Lors des échanges, il y a eu, entre autres, cette belle question : « l’Évangile s’est toujours inculturé ; aujourd’hui, nous sommes probablement confrontés à une nouvelle inculturation. Comment pouvons-nous faire en sorte que cette inculturation soit favorisée, accompagnée et non entravée par nos initiatives ? » Le Saint-Père a exhorté les prêtres à prendre le temps de connaître la communauté vers laquelle chacun est envoyé. Il ne faut pas faire du copier-coller dans les réalités pastorales. Ensuite, il a ajouté quelque chose que les médias ont beaucoup repris. Voici ses propos :
« Concernant la réalité du monde actuel, nous n’avons pas encore abordé une réalité incontournable : l’intelligence artificielle et l’utilisation d’Internet, qui font désormais partie intégrante de la vie d’un prêtre. (D’ailleurs, je vous exhorte à résister à la tentation de préparer vos homélies à l’aide d’une intelligence artificielle.) De même que les muscles du corps s’atrophient s’ils ne sont pas sollicités, le cerveau a besoin d’être utilisé. De même, notre intelligence, votre intelligence, doit être exercée régulièrement pour ne pas perdre cette capacité. Mais elle a besoin de bien plus, car pour prononcer une véritable homélie, c’est-à-dire partager la foi, l’IA ne pourra jamais le faire ![1] »
Chacun de nous peut démissionner de son cerveau si nous ne prenons pas les moyens qu’il faut. Mais comment ? J’ai évoqué précédemment la question des limites que l’homme doit savoir poser. C’est un élément très important. En effet, toutes les dérives qui peuvent exister viennent du fait qu’on veut toujours franchir les limites. Dans toutes structures sociales, il y a un ensemble de règles, de lois qui permettent le vivre ensemble. Ne pas respecter ces règles, ces lois, c’est casser le contrat qui nous lie et donc créer des déséquilibres. Cela vaut pour les questions écologiques, sociales, humaines, ainsi que l’équilibre personnel. En effet, personne ne peut vivre sans certaines limites, sinon on entre dans une relation totalitaire.
Le fruit de l’intelligence de l’homme ne doit devenir pour lui des maîtres totalitaires qui le réduisent peu à peu dans sa capacité de discernement. Dans ce cas, il est indispensable de poser des limites pour ne pas inverser les rôles ; c’est-à-dire pour que l’homme ne devienne pas esclave de ses œuvres. « Il faut devenir “intelligent” dans nos manières de nous servir de tout ce qui est mis à notre disposition. » Evoquer certains bienfaits et méfaits de l’intelligence artificielle n’est aucunement une injonction ni une position radicalement contre, mais un appel à être vigilants pour mieux discerner.
Nous ne pouvons et devons pas nous faire remplacer par des machines. En effet, « La machine ne pense pas, elle calcule. La machine ne ressent pas, elle mouline. La machine n’a pas de conscience ni de sens moral, elle compile des datas. » Contrairement à l’être humain qui est capable de réfléchir, de discerner, de dialoguer à travers les sens, une machine ne le peut pas. Alors ne nous privons pas d’être ce que nous sommes.
[1] Quatre réponses du pape Léon XIV sur la vie sacerdotale – ZENIT – Français
Père Francklin GRACIA

