
Nous avons devant nous un sujet à la fois riche et exigeant, qui invite à une réflexion profonde sur l’attitude intérieure et le témoignage que nous donnons lorsque nous nous engageons dans l’aventure missionnaire. Il ne s’agit pas seulement de ce que nous faisons, mais de ce que nous sommes appelés à être, afin de ne pas devenir – le mot est peut-être fort, mais il est juste – une pierre d’achoppement pour ceux vers qui, nous sommes envoyés. Dès lors, une question essentielle se pose : qu’attend-on réellement du missionnaire ? Quelle âme, quelle posture intérieure, quelle manière d’être peuvent rendre la mission féconde et crédible ?
En effet, Beaucoup se représentent le missionnaire à travers une image idéalisée : celle d’un « super-chrétien », envoyé pour évangéliser, convaincre et convertir presque à coup sûr. Une telle conception peut conduire à de cruelles désillusions. Car lorsque surgissent la résistance, l’indifférence ou le refus, le découragement n’est jamais loin. Combien de prêtres, aujourd’hui, frôlent ce que l’on nomme élégamment le burn-out, face à la résistance, voire à la dureté, de ceux auprès de qui ils exercent leur ministère ?
Si l’on ne possède pas une véritable maturité spirituelle, et si l’on ne réalise pas ce que l’on représente dans la mission, à savoir le Christ lui-même, face à de telles situations, deux attitudes inappropriées peuvent surgir. La première est la tentation de contraindre, d’imposer, de faire valoir le droit de son « autorité », donnant ainsi une image erronée du missionnaire. La seconde est la tentation de fuir, parce que l’on ne se sent plus à sa place, en pensant que, peut-être, ailleurs, cela se passerait mieux. Disons-le sans détour : Jésus lui-même a connu ce que l’on pourrait appeler un véritable échec pastoral. Il fut abandonné par presque tous. Souvenons-nous du discours sur le pain de vie, au chapitre 6 de l’Évangile selon saint Jean.
Bien sûr, nous aimons voir les fruits de ce que nous avons semé. Mais le véritable missionnaire n’est jamais un conquérant : il est un témoin. S’il a un droit à faire valoir, c’est celui du témoignage d’un Dieu de compassion et de tendresse, dont il est le canal par lequel la charité divine atteint le cœur de l’homme. En Jean 20, 21, Jésus dit à ses disciples : « Comme le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie. »
Être missionnaire, c’est donc d’abord avoir été rejoint, bouleversé et transformé par la Parole et par l’amour de Dieu. Cette vérité est éclairée par cette parole de Madeleine Delbrêl, grande figure spirituelle que j’ai réellement découverte lors de la session spirituelle des prêtres du diocèse de Quimper et Léon :« La Parole de Dieu, on ne l’emporte pas au bout du monde dans une mallette ; on la porte en soi, on l’emporte en soi. »
L’expérience missionnaire conduit ainsi à parler non de soi-même, mais de ce que l’on a vécu avec le Christ, après avoir été transformé par lui. Cette transformation est souvent un chemin lent, exigeant patience et persévérance. Elle s’accomplit au cœur même du peuple de Dieu, peuple parfois difficile à accompagner. Pourtant, combien il est beau d’être agréablement surpris par l’œuvre silencieuse que Dieu accomplit en nous lorsque nous nous laissons toucher par l’amour manifesté en Jésus-Christ, un amour pour répéter St Paul qui « prend patience, il ne s’emporte pas ; il n’entretient pas de rancune ; il supporte tout, il fait confiance en tout, il espère tout, il endure tout » (1cor 13 4-5.7)
Il serait dommage de ne jamais faire cette expérience de transformation intérieure : on risquerait alors de demeurer un simple fonctionnaire de l’Église. L’histoire de sainte Thérèse d’Avila nous en offre un exemple éclairant. Pendant près de vingt ans, elle vécut au Carmel sans avoir encore été profondément saisie par la grâce de Dieu. Ce n’est qu’après ces longues années qu’elle fit l’expérience décisive de l’amour divin, devenant véritablement Thérèse de Jésus.
Ainsi, celui qui est appelé à être missionnaire, qu’il le soit ad intra ou ad extra, ne peut se contenter d’une simple adhésion intellectuelle ou d’un engagement extérieur. Le missionnaire authentique doit passer par une véritable renaissance intérieure, une transformation de l’âme marquée par une évangélisation personnelle. Car avant d’être parole transmise ou action posée, la mission est une expérience vécue du salut.
Le missionnaire est quelqu’un qui a fait l’épreuve intime de l’amour miséricordieux de Dieu, qui a reconnu sa propre pauvreté et s’est laissé relever et guérir par la grâce. C’est dans ce sens que le pape François parle de l’Église comme d’un « hôpital de campagne » : un hôpital spirituel où, grâce aux évangélisateurs, le peuple chrétien fait l’expérience de la guérison et de la consolation de Dieu. Les prêtres en sont les canaux, transmettant la grâce et la charité divines.
Pour reprendre encore Madeleine Delbrêl, ils sont appelés à « être des îlots de résidence de Dieu ». En eux, disait-elle, il doit être possible de tout retrouver : « le verre d’eau, la nourriture des affamés, toute la vraie nourriture de tous les vrais affamés, le logis des sans-logis, l’amitié pour chaque pécheur, pour les mal-vus, le plain-pied avec toutes les petitesses, l’attraction des obscurités…tout s’oriente et s’accomplit dans le mot fraternel. »
Pourquoi ? Parce que la mission n’est pas une simple activité, ni une œuvre purement humaine : elle est le prolongement du lien d’amour entre celui qui l’exerce et Jésus-Christ. La plus belle manière d’évangéliser demeure le témoignage de la vie : une vie qui reflète celle du Christ et qui nous porte à garder le silence là où une parole blessante pourrait jaillir ; à offrir un sourire là où le froncement de sourcils semblerait naturel ; à choisir la patience là où l’impatience s’impose ; à accorder le pardon là où la rancune paraît légitime ; à poser un acte d’amour là où l’indifférence serait plus facile ; à répondre par la douceur là où la colère attend son heure ; à demeurer humble là où l’orgueil voudrait s’exprimer ; à semer la paix là où le conflit menace de naître ; à faire confiance là où la peur domine ; à dire oui là où le non deviendrait évident ; à aimer, simplement, là où tout invite à ne plus aimer, en gardant bien évidemment sa dignité qui est le bien naturel le plus précieux de la personne humaine.
Il s’agit donc, d’être doux à l’image de Celui qui est « doux et humble de cœur » (Mt11,29), sans tomber dans une fausse humilité qui masquerait l’absence de compassion véritable. Le pape Benoît XVI résumait magnifiquement cette exigence dans son homélie inaugurale de l’Année de la foi, le 11 octobre 2012 : « Plus que jamais, évangéliser, c’est rendre témoignage d’une vie nouvelle transformée par Dieu, et ainsi indiquer le chemin. » Celui qui a été touché par le Christ devient ainsi un signe vivant de cette transformation.
J’ai été particulièrement marqué par un passage de l’homélie de l’archevêque de Paris, Mgr Laurent Ulrich, lors des obsèques du cardinal André XXIII. Alors que je marchais, suivant la célébration sur mon téléphone, ces paroles m’ont profondément rejoint : « Si l’Église peut espérer apporter quelque chose, ce n’est pas simplement par la beauté ou la force de ses discours, c’est par le témoignage de vie des chrétiens. Si les chrétiens ne peuvent apporter ce témoignage de vie, la parole est toujours nécessaire, elle a une fonction d’alerte, mais elle ne change rien. »
Il rappelait ainsi que l’amour est le véritable moyen d’évangélisation, conformément à la parole de Jésus à ses disciples:
« C’est à l’amour que vous aurez les uns pour les autres qu’on reconnaîtra que vous êtes mes disciples » (Jn 13, 35). Paul VI, dans Evangelii Nuntiandi (n° 41), affirmait : « Plus que jamais, le témoignage de vie est une condition essentielle de l’efficacité profonde de la prédication. »
Revenons enfin à la place de la parole, essentielle pour les prédicateurs. Nous savons combien il est parfois difficile de l’annoncer, non par infidélité à l’Évangile, mais par crainte de blesser. Sainte Thérèse d’Avila, Docteur de l’Église, s’exprimait avec une grande lucidité à ce sujet : « Les prédicateurs eux-mêmes visent dans leurs discours à ne point déplaire… Voilà pourquoi leur parole embrase si peu les âmes. (…) Quiconque a tout hasardé pour Dieu domine également les succès et les revers. »
Madeleine Delbrêl l‘exprimait à sa manière, en osant adresser une lettre à un prêtre qui fuyait sa responsabilité : « Quand on fait passer par soi-même la ligne qui va des autres à Dieu, on trouve mille bonnes raisons pour ne pas leur dire certaines choses. Quand, au contraire, on les regarde en pure relation avec Dieu, on est obligé de parler. »
Mais cette parole ne peut être crédible que si elle est d’abord incarnée dans la vie de celui qui la proclame. Paul VI l’exprimait ainsi : « Le missionnaire a l’humble et heureuse certitude de celui qui a été trouvé, rejoint et transformé par l’amour et la vérité qu’est le Christ, et qui ne peut pas ne pas l’annoncer. » Cette « humble certitude » est une gratitude profonde : celle d’un cœur qui a fait l’expérience du salut.
Être missionnaire, c’est laisser le Christ me transformer chaque jour, afin que ma vie devienne à son tour un signe d’espérance, un canal de guérison et un appel à la rencontre.
Père Homanès LABOCHE


