Il peut paraître surprenant que ce soit le plus jeune des membres du Conseil Permanent des prêtres de Saint-Jacques qui prononce l’homélie aux obsèques de celui qui en était le plus âgé. Si j’ai hésité au départ, j’ai tout de même dit oui en pensant à Pierre qui était un homme obéissant à toutes les demandes qui lui ont été faites par et au nom de l’Église. Ainsi, cette leçon de vie m’apprend qu’il ne s’agit pas d’abord d’être prêt mais d’être disponible.
Quand meurt quelqu’un que nous connaissons, nous ne pouvons pas empêcher que certains souvenirs pleins d’émotions remontent à nos esprits : des gestes, des paroles, des silences. Notre cœur peut être envahi par la tristesse et la douleur. C’est ce sentiment qui nous habite ce matin au moment où nous disons au revoir à notre frère Pierre. Nous sommes tristes parce que la séparation est bien réelle, douloureuse, laissant un vide dans le cœur de ceux avec qui il a tissé des liens durant son pèlerinage sur cette terre.
En dépit de cette tristesse légitime, je vous invite à rendre grâce avec nous pour sa vie : une vie reçue de Dieu, une vie donnée pour les autres. Une vie qui, puisant son énergie dans l’amour du Christ, continuera à porter du fruit même au-delà de la mort car rien ne peut nous séparer de cet amour du Christ. En effet, cet amour vaincra quoiqu’il arrive. C’est au nom de cet amour inconditionnel que Pierre a répondu à l’appel du Christ à consacrer toute sa vie à l’annonce de l’évangile.
Un serviteur appelé et donné
Il y a cinquante ans, Pierre a été ordonné prêtre pour le service du Christ et de son Église avec la Société des Prêtres de Saint-Jacques. Comme tant d’autres avant lui, il a quitté sa famille biologique pour rejoindre des frères et sœurs, d’un autre pays, d’une autre culture qu’un même baptême, qu’une même foi a uni au Christ. Il est envoyé rejoindre Haïti chérie, ce pays qu’il a porté dans son cœur, comme a rappelé l’archevêque de Port-au-Prince dans son message de condoléances. Il y est envoyé annoncer la Bonne nouvelle, la merveilleuse richesse du Christ. Comme prêtre, sa vie s’est peu à peu façonnée dans le don quotidien : célébrer, écouter, accompagner, pardonner, espérer avec ceux qui espéraient difficilement. Pierre n’a pas seulement parlé de l’espérance, il a espéré. Il n’a pas seulement parler de l’amour du Christ ; il a cherché à le rendre visible. Or, pour un prêtre, tout cela prend sa source dans l’Eucharistie.
« Chaque fois que vous l’avez fait… »
L’Évangile du Jugement dernier que nous venons d’entendre en Mt 25, nous révèle ce qui sera au cœur de la rencontre ultime avec le Seigneur : l’amour vécu concrètement, un amour incarné dans des gestes simples, souvent cachés, adressés aux plus petits. C’est précisément au cœur de sa mission d’abord à Evry puis en Haïti que va prendre racine en Pierre cette parole de l’évangile : « chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait ». Dans sa mission de prêtre, particulièrement à saint Antoine, la paroisse qu’il a eu la joie et la grâce de fonder, il a rencontré des enfants de la rue qu’il a essayé d’aider à s’en sortir en créant un foyer Caritas. Ce foyer continue encore cette même mission. Qu’il aimait raconter avec émotion sa rencontre avec un jeune homme qu’il a aidé à sortir de la rue. Personne ne croyait en ce jeune homme, lui non plus d’ailleurs. Pierre l’a, un jour, appelé et lui a dit : « moi je crois en toi, tu peux aller vers l’avant ». Cette parole a suffi à ce jeune homme pour qu’il prenne de l’assurance ; et aujourd’hui, celui-ci a non seulement réussi sa vie mais se met au service des enfants en difficulté. Que Pierre était heureux de voir cette œuvre produire des fruits dès son vivant.
Chaque fois que vous l’avez fait à l’un des plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait ». Comme tout prêtre, Pierre a côtoyé les plus petits au cours de son ministère pastoral si riche. Ces plus petits, ce sont bien sûr ce que nous avons entendu dans l’évangile : les affamés, les assoiffés, ceux qui sont nus, malades, en prisons mais ce sont aussi ceux et celles qui se sentent perdues et qui cherchent une parole de consolation et d’espérance pour retrouver la force de se remettre debout. Ce sont des pécheurs qui ont besoin de faire l’expérience de la miséricorde de Dieu. Ce sont aussi les chercheurs de Dieu qui viennent demander d’être accompagnés pour un sacrement. Ces plus petits des frères et sœurs du Christ, il les a rencontrés en Haïti comme en France. Dans ces lieux, « il s’est situé avec une belle audace évangélique » pour reprendre les mots de l’évêque de Saint Brieuc dans son message en cette circonstance.
Pierre, un homme disponible pour la mission de l’Église
Pierre fut aussi un homme profondément disponible pour la mission de l’Église. Sa vie peut aussi se lire à la lumière de cette parole du prophète Isaïe : « Me voici, envoie-moi. » (Is 6, 9). Il a eu la grâce de recevoir plusieurs missions dans sa vie de prêtre. En écoutant le témoignant de certains confrères prêtres plus âgés que moi et en le côtoyant, je peux affirmer qu’il faisait montre d’une obéissance confiante. Il était prêt à vivre sa mission quand et là où l’Église l’appelle. Non par goût de l’aventure mais par fidélité, non par la recherche de quelque prestige mais par le sens du service. Avec un peu de recul, nous comprenons mieux cette expression qu’il aimait dire : « en même temps ». Dans l’évocation de sa vie, nous avons entendu qu’il a assumé plusieurs services en même temps. Permettez que je donne un témoignage que j’ai vécu : alors même que le Supérieur général en son Conseil devait choisir un vicaire général à la suite du décès de notre bien-aimé frère André, il m’a demandé de l’accompagner jusqu’à chez Pierre en vue de lui demander s’il accepte de nous rejoindre pour compléter le Conseil Permanent. Voici sa réponse : cher Fricot, j’ai toutes les raisons pour dire non. J’ai 78 ans, je ne suis pas en bonne santé, je n’ai plus la vigueur que j’ai eu avant. Mais, « que veux-tu » ? j’obéis toujours. Donc, si vous jugez bon que je dois vous rejoindre, pour le bien de la Société et celui de la mission, j’accepte. Quelle disponibilité ! Il a accepté d’être déraciné de Pléneuf pour s’enraciner à Saint-Jacques dans ce lieu qu’il connaissait bien. Pour ta disponibilité et ton obéissance, merci Pierre. Tu as compris que la mission ne se donne pas mais se reçoit. Ainsi, tu nous apprends que la fécondité d’une vie sacerdotale se mesure à la fidélité quotidienne à notre engagement, à l’obéissance confiante, à la charité vécue dans les grandes et les petites choses.
Pierre, un homme de rencontre
Si l’évangile que nous venons de lire a pris une place particulière dans sa vie, c’est bien parce qu’il a été un homme de rencontre, de proximité. D’ailleurs, c’était pour lui un des critères de discernement si un jeune peut être prêtre missionnaire. Il le disait mais aussi le vivait. Combien de fois des groupes, de passage à Saint-Jacques, ont demandé de rencontrer un prêtre pour découvrir ou connaître mieux les Pères de Saint-Jacques. Pierre était toujours partant en disant si personne n’est disponible, je veux le faire faire. Combien de bons retours avons-nous eu à la suite de ces rencontres. Je pourrais en citer pleins d’autres mais je risquerais d’être long.
Mais toutes ses rencontres découlent d’une autre rencontre encore plus grande : le rendez-vous quotidien qu’il a eu avec le Seigneur par la célébration de l’Eucharistie, la prière personnelle, la Liturgie des heures. C’est dans cette proximité avec le Seigneur que s’enracinait sa proximité à tant de personnes.
Une vie offerte jusqu’au bout
La première lecture que nous avons écoutée nous rappelle que la mort n’est pas la fin mais un passage puisque le Christ, le premier ressuscité nous donnera la vie en plénitude quand la mort sera anéantie pour toujours. C’est cette foi qu’il a célébrée tant de fois particulièrement dans le sacrement de l’Eucharistie où il n’a cessé de dire « il est grand le mystère de la foi. » C’est dans cette foi qu’il a vécu sa souffrance en l’unissant à celle du Christ. D’ailleurs, il n’a jamais parlé de sa souffrance a fait remarquer judicieusement un confrère de Saint-Jacques. Sa joie était plus visible que sa souffrance. Son attitude nous permet de mieux comprendre certaines paroles qu’il a dites dans une homélie prononcées le 1er mai 2003 à la fin d’une session de la région des Pères d’Haïti. Voici ce qu’il a dit : « il est des moments où le sillon s’efface un peu dans le sable des difficultés, des interrogations, des sans réponses. Et pourtant, il faut poursuivre sa route ». C’est dans cet acte de foi que nous voulons l’offrir au Seigneur en ce jour de sa rencontre avec lui.
Pierre, tu es rappelé par Dieu aujourd’hui. Ce Dieu que tu as aimé, servi, annoncé et célébré. Puisses-tu l’entendre te dire : serviteur bon et fidèle entre dans la joie de ton maître. Car tout ce que tu as fait à l’un des plus petits de mes frères, c’est à moi que tu l’as fait. Amen.
Père Francklin GRACIA, psj



